19 avril 2021
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Juriji Der Klee, l’oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser

Juriji der klee

Pour introduire cette interview, j’aurais pu vous raconter comment j’ai découvert Juriji dans une représentation vidéo de Madame Arthur, comment elle brillait, tout en discrétion, juste par sa présence et son talent. Une force tranquille que d’autres appellent tout simplement le charisme. J’aurais pu vous conter aussi notre entrevue, sa façon d’employer toujours les mots justes, de rompre ses Tagadas en deux avant de les manger, ou son rire franc… Mais à la place, je vais vous laisser avec une citation d’un artiste qu’on ne présente plus ici, et qui résume, peut-être mieux que je ne pourrais le faire, ce que Juriji est à mes yeux :

”I’m not a woman

I’m not a man

I am something that you’ll never understand

[…]I’m not a human

I am a dove”

Prince

 

Pourrais-tu commencer par te présenter ?

 

Je suis née à Madrid en 1990, puis à mes 5 ans, j’ai déménagé à Bruxelles. J’ai toujours plus ou moins vécu entre ces deux villes, ce qui m’a donné à la fois la culture hispanique, familiale et chaude, et la culture belge.
À 18 ans j’ai commencé la scène et les cours de chant lyrique.

 

À l’origine je n’étais pas tellement attirée par ce répertoire mais lors de mes premiers cours de chant, ma prof m’a vraiment incitée à explorer ce style. Étant contre-ténor, elle pensait que j’avais vraiment ma place dans ce milieu. Alors je m’y suis intéressée, et j’étais fascinée à la fois musicalement et esthétiquement parlant. Elle m’a conseillé de visionner le film Farinelli, car les contre-ténors sont souvent comparés aux voix de castrats. Pour moi, c’est assez drôle car je considère que les castrats étaient les premières DRAG de l’époque, ils étaient remplies de plumes, de maquillage, de perruques, et de corsages.

 

 

Tu as étudié au conservatoire, qu’est ce que cela t’a apporté ?

 

J’ai commencé à étudier au conservatoire de Bruxelles, mais je n’y suis pas restée longtemps. Ce qui m’intéressait, c’était l’ambiguïté vocale, et on ne me laissait pas vraiment explorer le répertoire que je souhaitais. Avant d’entrer au conservatoire, j’avais étudié l’art plastique, où j’avais vraiment pu m’exprimer librement.

Aller au conservatoire a été vécu comme un retour en arrière, je ne me sentais pas vraiment respectée dans ce milieu hyper conservateur. On me faisait des réflexions sur mes vêtements, on remettait en question mon genre, mes choix musicaux…

Pour donner un exemple, je n’ai pas pu présenter une chanson de l’opéra de Carmen. C’était quelque chose qui me tenait à coeur, car je suis admirative du personnage de Carmen qui incarne la femme forte. Mes professeurs avaient jugé mal venu le fait qu’un garçon puisse chanter ça. Je trouvais ça absurde alors je suis partie. J’aurais pu réagir autrement, explorer cette étape là différemment, mais je n’ai aucun regret.

J’ai par la suite continué ma formation en cours privés.

 

Tu as commencé à chanter à 18 ans, c’est plutôt tard non ?

 

Je considère ça plutôt tôt. En première année, il y avait des gens de 25 ans. À partir de 18 ans, chez les garçons comme chez les filles, une mue s’opère, le corps change, l’instrument change, les sensations changent, il y a donc beaucoup de choses qu’il aurait fallu réapprendre.

 

Quelles sont tes inspirations musicales ?

 

J’ai toujours été à cheval entre la musique électronique et la musique baroque. J’aime ce qui sort de l’ordinaire. Pour te citer des noms, j’adore Klaus Nomi ; Nina Hagen, j’admire sa façon de chanter, elle a une technique lyrique parfaite et fait passer beaucoup d’émotions ; David Bowie ; Prince que j’ai découvert assez tard ; Madonna ; Annie Lennox.

Ils avaient tous un rapport au genre très fluide dans les années 80 et ça m’a toujours beaucoup inspirée. Quand j’étais enfant, jamais je ne me suis dit que j’étais un petit garçon, j’ai toujours eu un rapport au genre très fluide, presque incertain. Et pour moi, ces figures-là étaient porte-parole de la liberté d’expression, de la liberté sexuelle et de la liberté de genre.

 

 

En plus d’être chanteuse, tu joues également d’un instrument ?

 

J’ai fait 7 ans de piano, mais à l’âge de mes 14 ans, j’ai arrêté. C’est quelque chose que je regrette un peu. Je sais lire des partitions, je peux travailler sur mes morceaux quand je chante, mais j’ai beaucoup perdu et je ne sais plus m’accompagner comme avant.

J’ai arrêté, parce que je faisais ma rebelle… Mes parents avaient décidé que je devais prendre des cours de piano et ça m’avait frustrée, c’est pour ça que j’ai dit stop. Ça m’a toutefois ouvert l’esprit et les oreilles sur le monde de la musique. Je n’ai pas appris à jouer de manière traditionnelle. J’apprenais à l’oreille. Je n’avais pas du tout besoin de regarder ma partition, je faisais tout de mémoire. J’ai développé une approche de la musique assez instinctive, grâce à ça, j’ai plus de facilités par rapport aux impros que je peux faire sur scène/ plus de facilité à improviser sur scène.

 

Quel était le rapport à la musique dans la famille ?

 

Mes parents ne sont pas musiciens, mais d’aussi loin que je me souvienne il y a toujours eu de la musique qui tournait en boucle à la maison. Souvent de la musique classique. Enya également, très kitsch mais j’ai été bercée par ça. Beaucoup Mecano aussi, je reconnais que ça m’a influencée, c’est hyper pop et mélodique, très nostalgique. On peut dire qu’ils ont vraiment alimenté ma culture musicale.

 

Lorsque que tu t’es lancée professionnellement dans la musique, quel était ton plus gros challenge ?

 

Quand j’étais plus jeune, j’étais vraiment timide, à un niveau presque maladif. À mon premier cours de chant, je chantais dos à ma professeur tellement j’étais gênée. Et maintenant je suis les fesses à l’air sur scène et tout va bien. Je trouve ça génial d’avoir pu vaincre cette timidité. Quand une passion se concrétise, c’est toujours hyper épanouissant, presque émouvant. Quand tu chantes, il y a un rapport au corps hyper important, ça prend beaucoup de temps de trouver sa voix et ses repères corporels. Les émotions sont si étroitement liées à la voix, en tant que chanteur, on fait face à un travail à la fois musical mais également personnel. Ce n’est pas seulement de la technique vocale, il faut déconstruire ses problèmes, éviter d’être son propre frein. Au plus je grandis, au plus je me débarrasse de ces noeuds, au plus je sens ma voix s’ouvrir et s’épanouir.

 

 

Dans un futur proche ou lointain, tu aimerais jouer dans un opéra ?

 

Je ne pense pas… Même si la vie est longue et qu’on ne peut pas prévoir ce qu’il peut se passer, le monde de l’opéra, tel qu’il est, ne m’accepterait pas avec ce que j’ai à proposer. Je pense aussi que les choses évoluent, j’ai comme projet, de pouvoir un jour créer un opéra électronique. Et si ce projet se concrétise, j’espère qu’il puisse être joué dans de grands opéras. Si on a tous une mission en venant ici, la mienne serait, sans aucune condescendance, de promouvoir le fait que ce qui est beau et qui fait la richesse du monde, c’est de sortir du cadre.

 

D’où vient le nom Juriji Der Klee?

 

Mon prénom de naissance est le même que celui de mon papa et également de mon grand-père. Quand on est arrivés à Bruxelles, on avait une situation compliquée économiquement, on vivait tous dans la même maison. Je n’ai jamais vraiment eu d’appartenance avec mon prénom, je vivais quotidiennement avec deux membres de ma famille qui portaient le même.

Ce rapport était d’autant plus complexe que j’ai grandi dans cette maison avec mon grand-père, qui était génial et que j’adore, mais il avait son éducation et son bagage issus d’un contexte différent. Il était très old school, quand il voyait des personnes LGBTQIA+ à la télé, il les insultait en espagnol, c’était hyper violent… Finalement, je passais plus de temps avec les femmes de la maison, ma mère, ma tante, ma soeur, un rapprochement évident se faisait.

Pour plusieurs raisons dans mon parcours, j’ai eu un refus de la masculinité, qui a vite représenté pour moi le danger et l’agressivité. C’est pour cette raison que je ne me suis jamais genrée au masculin et que je ne me suis jamais sentie « homme ». J’avais aussi un schéma faussé de la masculinité, même si à l’époque, je pense que je ne faisais pas vraiment la différence entre la masculinité et la masculinité toxique.

Au final, on ne m’a jamais vraiment appelé par mon prénom de naissance, puisqu’il fallait faire le distinguo entre celui de mon père et de mon grand-père. Dans cette optique-là, on m’appelait tout le temps “Juli” qui, avec le recul, était un prénom plutôt non-genré. Juriji est arrivé plus tard, j’ai simplement pris les deux première lettres de mon prénom, suivi des deux premières lettres de mes noms de famille et ça a créé Juriji. Je trouvais la sonorité très jolie et j’aimais le fait que ça soit un prénom qui ne se rattache à aucun genre.

Ça collait également au fait que le chiffre trois est très symbolique pour moi : dans Juriji, il y a trois syllabes, trois points… Le chiffre trois revient très souvent dans ma vie. Par exemple, je collectionne les cartes abandonnées dans la rue et je trouvais tout le temps que des trèfles. Le trèfle est aussi un symbole pour le troisième genre. Quand on se plonge dans sa symbolique, c’est une plante qui représente la rébellion, c’est une mauvaise herbe dont on n’arrive jamais à se débarrasser. Der Klee, veut d’ailleurs dire « le trèfle » en allemand. J’ai choisi l’allemand car j’admire beaucoup Nina Hagen et Klaus Nomi qui sont tous les deux de cette nationalité, une façon pour moi de leur rendre un hommage.

 

 

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Racontes-nous l’histoire de ton EP

 

C’était très compliqué dans le sens où je suis quelqu’un de très émotionnel, sensoriel, fragile, et j’ai un rapport trop proche à mes créations. Parfois ça peut être un piège, car tu n’as pas le recul nécessaire et ça peut fausser le rapport créatif. Durant toute cette période-là, j’explorais les choses nouvelles que je n’avais jamais eu l’audace d’exprimer ou d’assumer avant. C’était très challengeant personnellement. C’était aussi thérapeutique, et dangereux en même temps : quand tu fais de la musique, c’est aussi pour les autres, sinon le rapport est trop égoïste.

J’ai mis presque trois ans écrire l’EP, puisque j’ai commencé l’écriture en 2010 et qu’il est finalement sorti en 2013. Je composais et j’écrivais les chansons, les arrangements étaient faits par un ami d’enfance. À la veille de la sortie, j’ai appris que cette personne avait déposé tous les droits à son nom, donc aucune de mes chansons ne m’appartenaient légalement. C’est triste que ce premier projet soit teinté d’une trahison.

Heureusement, avec mon agent de l’époque, j’ai réussi à récupérer mes droits. Quand l’EP est sorti, il y a eu pas mal de presse, des choses qui se sont passées, mais cette effervescence a un peu été gâchée par cette trahison.

Malheureusement, un peu à cause de ça, on est en 2020 et rien n’est sorti depuis. Pourtant, j’ai beaucoup composé… Je pense que je dois guérir un peu de ce premier projet pour pouvoir ressortir quelque chose sereinement.

 

 

Quel est ton processus créatif, comment fais-tu pour créer d’aussi jolis morceaux ?

 

Quand je compose une musique, je commence tout le temps en fredonnant un gimmick que je développe. Puis je pianote pour que ce gimmick devienne une chanson. Je n’écris jamais les mots en premier, je privilégie la création d’une vibe, d’un groove. C’est un fonctionnement que tu peux retrouver dans le baroque. J’aime mélanger les codes de ces différents genres. C’est ce que j’avais fait sur mon premier single Music qui est un remix de Music For a While, un “tube” chanté par la plupart des contre-ténors. J’ai repris ce morceau et je l’ai transposé sur une structure plus pop. Et c’était un peu ma façon de faire un fuck à ce passé au conservatoire et à toutes ces règles.

 

 

En plus de tes projets persos, tu joues chez Madame Arthur, raconte nous ton expérience.

 

Ça fait un an et quelques semaines que j’ai intégré la troupe Madame Arthur. Ça représente beaucoup pour moi, car j’y allais parfois en tant que spectatrice et j’étais toujours éblouie. Elles étaient toutes aussi fortes les unes que les autres, mais d’une façon si différente.

Performer chez Madame Arthur est assez complexe, on doit être belle, drôle, bien chanter, il n’est pas si facile d’avoir toutes ces cordes à son arc.

Quand j’ai intégré la troupe, j’ai pu voir l’envers du décor, il y a très peu de préparation, on a que le mardi pour répéter, et avant le Covid, on jouait dès le mercredi jusqu’au samedi et la semaine d’après le show changeait déjà. C’est assez inconfortable, mais c’est une super école parce que tu évolues très vite.

Je me sens hyper chanceuse de faire partie de la troupe d’autant plus que Madame Arthur était le refuge des premières femmes trans dans les années 1950. Les filles qui entamaient leur transition et qui travaillaient chez Michou se faisaient virer, mais elles avaient juste à traverser la rue et elles arrivaient chez Madame Arthur. Ce lieu a vraiment une place importante dans la communauté LGBTQIA+ et surtout transgenre. C’est un lieu qui a fait changer les choses. Et j’ai toujours ressenti en ce lieu une belle énergie.

 

 

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Tu endosses souvent un rôle de directrice artistique, c’est une fonction qui te plaît ?

 

Oui ! Mon travail de DA pour Benediction s’applique surtout aux shootings photo, mais aussi à mon regard artistique sur mon personnage, mes make-up, mes looks.

J’ai un rapport à la musique très cinématographique, c’est important pour moi de raconter une histoire. Quand je compose, j’imagine aussi une esthétique, un clip. Si j’avais les moyens, j’aimerais beaucoup faire un disque visuel, qu’avec des clips. Je trouve que le travail de musicien ne s’arrête pas qu’à la musique, on peut aussi offrir plusieurs niveaux de lecture.

J’ai fait ma première DA sur le spectacle de Madame Arthur aguiche Prince. C’était hyper émouvant et à la fois compliqué de mettre en scène mes consoeurs parce que je considère que dans la vie, que ça soit en amitié ou en amour, les rapports doivent être d’égal à égal, je n’aime pas vraiment quand il y a un déséquilibre. Donc je leur ai proposé des choses, mais elles décidaient aussi. Ça s’est hyper bien passé, elles m’ont toutes fait confiance et ont suivi mes conseils. C’était très enrichissant.

 

 

Qu’est-ce qu’on te souhaite pour la suite ?

 

Je vais paraître très vénale, mais économiquement, c’est pas simple tout le temps. Parce qu’être fabuleuse, ça coûte des sous, et avec la situation actuelle, c’est aussi difficile pour les personnes qui nous embauchent que pour les artistes. Mais l’investissement que je mets par exemple dans mes looks, dans mes wigs, dans mon maquillage, parfois c’est dur de joindre les deux bouts. Donc j’espère que mon travail sera de plus en plus visibilisé et que j’aurais plein de sponsoring à gauche à droite et que je pourrais être payée à ma juste valeur. J’espère aussi me développer à fond en tant qu’artiste, sortir mes chansons, des clips, partir en tournée… Mais j’ai l’impression que c’est un discours archaïque car le monde a tellement changé… Mais avec la crise sanitaire, on vit tellement une période particulière que je devrais répondre que je souhaite que la situation se stabilise.

A lire aussi : Esthétique Jurijienne en 10 questions

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