17 août 2019
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Interview : Malca fait sa tchoutchouka

interview Malca

Le nom Tchoutchouka ou (chakchouka) pourrait provenir de la langue punique : en effet, shakshek se retrouve en tunisien, berbère et hébreu et veut dire « mélange » (source : Wikipedia). Le mélange, voilà ce qui définit sûrement le mieux Malca et sa musique. Ce parisien , juif, a grandi à Casablanca, dans la culture arabo-musulmane. Pas étonnant que son Funk soit teinté d’orient, et de sonorités arabisantes.

Mais comment en suis-je venue à ce menu ?

Tout à commencé en 2017, au Hangar, je découvre Malca derrière le micro du groupe Echoes Of Minneapolis, rendant hommage au Minneapolis Sound et à Prince disparu alors depuis un an. A l’époque, je pensais qu’il s’agissait de Gilles de la compta, qui s’amusait vraiment bien les samedis soirs. C’est seulement un an plus tard que je me suis dit que “musicien” était peut-être son vrai métier finalement, “il doit mettre le feu aux Bar-Mitzvah” songeais-je à l’époque. 

Et puis, il y a de ça quelques mois, à la fin d’un concert, le fameux chanteur lance un “et moi c’est Malca !” Il n’en fallait pas plus pour susciter ma curiosité et regarder si Malca faisait finalement autre chose que se dandiner sur les riffs du grand Prince.  

Je tombe alors sur ses deux EPs, dont les rythmes hyper funky et les teintes orientales gagnent immédiatement mon coeur. 

Il était donc temps que je vous en parle, et quoi de mieux pour présenter un artiste que de lui poser quelques questions sur son travail.

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Est ce que tu peux commencer par te présenter ? 

Oui bien sûr, je m’appelle Malca, je suis un artiste musicien de 30 ans et je vis à Paris depuis maintenant 12 ans. J’ai grandi à Casablanca au Maroc. Je suis à la fois un homme de scène qui adore performer et un rat de labo dans mon studio où je fais beaucoup de production pour des artistes, surtout des rappeurs marocains que je développe. Dont un groupe qui s’appelle Shayfeen qui est très connu la-bas. Je produis aussi pour une compil qu’on a montée avec mon manager Mohamed Sqalli, signée sur le label Barclay et qui sortira en septembre. C’est la rencontre des meilleurs musiciens de trap marocaine et de rappeurs européens dont Lomepal et d’autres artistes assez connus qui ont accepté de jouer le jeu.

 

Comment as-tu commencé la musique ? 

J’adorais chanter et mon père m’a un peu poussé vers cette voie car il pensait que j’avais un vrai talent pour ça. A 12 ans, il m’a donné sa guitare et j’ai commencé à apprendre à jouer. Un an après j’ai fait ma première scène, je me souviens que ça avait fait un vrai choc à mes copains car à l’époque j’étais très timide et ça m’a vraiment libéré. A Casablanca j’ai eu l’occasion de jouer dans plein de groupes de rock, de faire beaucoup de scène. Mais en arrivant à Paris c’était différent, je devais faire mes preuves et m’améliorer car la concurrence était rude. Après un an d’étude dans une école de musique j’ai laissé tomber pour partir en tournée en temps que chanteur pour un tribute band d’Elton John. C’est à ce moment là que j’ai eu l’occasion de jouer à l’Olympia, c’était la première fois que mes parents me voyaient jouer à Paris. Eux qui étaient un peu inquiets de me voir me lancer dans la musique, ça les a un peu rassurés je pense. 

Dans ta famille quel était le rapport à la musique ? 

Mes parents adorent la musique, mon père est très mélomane, et je pense que c’est un artiste qui n’est jamais allé au bout de son potentiel, il a dû faire un transfert sur moi. Aujourd’hui je ne ferais pas de la musique si mon père ne m’avait pas poussé dans cette direction. Et ma mère c’est ma première fan ! En fait j’ai un rapport très sain avec ma famille et la musique. Ils m’ont vraiment soutenu, et je pense qu’on a besoin de ça quand on vient d’un milieu ou tes parents ne sont pas eux-même artistes.

 

Quelles sont tes influences dans la Black Music ? 

Quand j’étais petit, j’écoutais souvent la Motown, les Temptations, Otis Redding. Ça me fascinait de voir des mecs dégager autant d’énergie, d’amour et de passion. Et puis, à l’adolescence, je me suis identifié à Prince, vu que j’étais pas super grand, avec un look un peu androgyne, ça m’a influencé dans ma façon de me comporter.  

A vrai dire, j’ai énormément écouté ce qu’il se faisait avant, aujourd’hui j’essaie surtout d’écouter ce qui se fait maintenant comme Childish Gambino, Tylor the Creator, Daniel Caesar. Même si j’aurai toujours une nostalgie de c’était mieux avant, j’essaie de vraiment m’intéresser à la musique qui se fait dans le présent ou dans le futur. C’est essentiel pour un musicien de ne pas se dire que tout ce qui se fait de nouveau est naze et au contraire de voir tous les trucs cools qui sortent.

 

Tes clips sont construits à coup d’effets kitsch et de Goldorak, qu’est ce que tu regardais à la télé quand tu étais petit ? 

Je regardais ce qui passait à la télé marocaine. Finalement c’était les mêmes dessins animés qu’en France, sauf qu’au lieu de regarder Olive et Tom, c’était Captain Majid, Goldorak c’était pas Goldorak mais Grendizer. Ma culture pop s’est construite sur des détournements orientaux de trucs que tout le monde à connu et qui est hyper fédérateur d’une génération. 

Quand je regarde maintenant des épisodes de Captain Majid, qui était mon dessin animé préféré de quand j’étais petit, je trouve ça drôle que tous mes souvenirs soient en arabe. 

Je suis très attaché à la culture pop de mon pays d’origine, et ça s’est fait naturellement de toujours mettre des références décalées dans mes clips. La culture pop permet de faire le lien avec plein de gens qui ne sont pas forcément issus des mêmes milieux sociaux, c’est très fédérateur. 

 

Tu as grandi au Maroc, comment ça se passait pour découvrir de nouveaux morceaux ? Tu échangeais des disques, des K7 ? Tu écoutais des artistes à la radio / la télé ?

Je suis né à la fin des années 80, internet c’était pas super au point. J’écoutais à la radio les titres des musiques populaires marocaines ou algériennes, ça m’a beaucoup marqué. 

Je m’étais fait un ami, qui était un peu comme un grand-frère, qui s’appelait Yassine. Il avait 10 ans de plus que moi et c’était un pianiste de génie, il essayait de faire carrière en France, il composait plein de morceaux, et à chaque fois que je le voyais il me donnait des disques durs blindés de sons. 

Je pense qu’il ne le sait pas mais il a fait toute ma culture musicale, c’était comme mon disquaire le mec. Il m’a fait découvrir des trucs de funk dément, des morceaux de rock, de techno, j’ai écouté toute la discographie de Bjork, ce que j’aurais sûrement jamais fait sans lui. Ca m’a vraiment ouvert l’esprit d’écouter des trucs aussi variés.

 

Ton premier EP est composé de seulement deux compositions. Pourquoi ? 

C’est un disque qui est hyper incomplet. A l’origine j’avais écrit un album entier, je pense que c’est actuellement mon meilleur album, qui n’est jamais sorti. C’était beaucoup plus Funk / Soul. Mais je me suis fait jeter de toutes les maisons de disque. Je ne voulais pas les gâcher, malheureusement je les ai jamais sortis pour l’instant. Mais c’est hyper douloureux pour un artiste de devoir avorter un disque comme ça…

 

Parle-nous de Casablanca Jungle 

J’ai écrit cet EP quand je suis rentré à Casablanca après 10 ans passés en France. Casablanca, c’est ma ville, mais je l’ai jamais connue avec mes yeux d’adulte. Et y a trois ans, j’ai décidé de faire une pause et de retourner dans cette ville, que je découvrais finalement avec un nouveau regard. Ca m’a donné envie d’écrire de nouveaux morceaux qui parlaient d’elle. 

Cet EP, parle d’une fracture sociale présente là-bas, c’est une ville qui ressemble un peu à Los Angeles, il y a des endroits où les mecs sont vraiment dans la galère et d’autres hyper bourgeois avec des super bagnoles. J’avais envie d’écrire un disque qui puisse parler aux deux. C’est pour ca que je me suis beaucoup inspiré de la musique très orientale tout en essayant de faire une musique sophistiquée qui me ressemble. C’est pour moi le départ d’un nouveau genre. 

 

Tu penses que ta musique est politique ? 

Ce que j’essaie de faire c’est de mettre en avant des sujets sociaux qui nous dérangent vachement au Maroc. En France, il y a déjà beaucoup de choses qui sont faites.

J’ai essayé de parler des sujets qui me touchaient comme la religion, la sexualité. 

Je viens d’une minorité religieuse et c’était important pour moi de parler de cette ouverture d’esprit. Je suis juif de culture arabe et c’est très important pour moi de revendiquer cette culture parce que ça se fait de moins en moins alors que pour moi c’est vraiment le sens de ma vie. La moitié de mes amis sont juifs, l’autre moitié est musulmane et on ne s’est jamais posé de questions, c’est super naturel pour nous. Mais je n’en parle pas de manière frontale, par exemple dans shalom, je le fais de façon très imagée pour éviter de tomber dans quelque chose d’assez niais et ridicule. 

L’autre sujet très important pour moi, c’est les femmes. Ma mère est une vraie féministe, donc j’ai vachement été éduqué dans cet état d’esprit là. Quand j’étais petit, ma mère travaillait pendant que mon père s’occupait de nous, au Maroc c’est vraiment un truc très original. Et je dois dire que le regard des hommes marocains envers les femmes me dérange énormément et j’avais besoin de proposer une autre vision. 

Il y a également le sujet de l’homosexualité, qui me marque. Aujourd’hui je pense qu’on peut juger du niveau de notre société à la façon dont on traite nos concitoyens homosexuels. En France, on commence à être pas mal même si c’est loin d’être parfait, mais au Maroc on est très très très bas, c’est vraiment un cauchemar. Et j’ai honte de ce qui se passe là-bas, et comme j’ai honte, j’ai envie d’en parler. 

 

Pourquoi avoir fait le choix de mettre une femme entièrement voilée sur ta pochette d’EP ? 

En fait ce que ça représente, c’est moi sur mon scoot dans un milieu hyper urbain et cette femme représente un peu tout le poids des traditions qui m’empêchent d’avancer. Parce que quoiqu’on en dise, même si au Maroc on calque sur le droit français, on est dépendant de la Charia et moi en tant que juif c’est un peu bizarre, alors que pourtant je suis citoyen marocain.

Casablanca Jungle

 

Peux-tu nous parler de ton prochain album ? 

Mon prochain album sera dans la ligné de Casablanca Jungle, artistiquement plus riche, plus diversifié, avec des morceaux plus funk, des morceaux en arabe très politiques, et des morceaux hyper naïfs. C’est un album qui est nostalgique et moderne à la fois. J’ai voulu faire appel à des émotions primaires, la nostalgie, tu peux la ressentir à chaque morceau que tu écoutes, mais également véhiculer de l’espoir. 

Les morceaux seront plus up-tempo, on va plus danser sur ce nouveau disque. Ca va beaucoup parler de mes rêves de gosse. Alors peut-être que ça fait de moi un ado attardé, mais je m’en fiche un peu puisque c’est ce dont j’ai envie de parler.

 

Le Blind Test de Malca

Pour finir l’article en beauté, je vous propose quelques réactions de Malca face à des morceaux emblématiques.

 

Celebration – Kool & the Gang 


Ha oui, Celebration de Kool and the gang ! Normal, je pense que c’est le morceau que « monsieur tout le monde » met quand il veut écouter du funk et faire la teuf. Ça fait partie des morceaux indémodables. Tu pourras la mettre dans 40 ans, personne n’aura fait mieux pour parler de teuf. 

 

Fantasy – Earth Wind and Fire


Hmmm ca c’est Earth Wind and Fire! 

Aquarius ? 

non rien à voir.. 

Ha c’est fantasy. Bête de morceau ! Je trouve que Earth Wind and Fire, c’est encore plus fort dans la composition. C’est rares des morceaux de groupe funk, où tu peux juste prendre une gratte et un piano pour faire exister le morceau. 

Là, tu viens de me faire écouter deux groupes que je considère comme les deux groupes les plus indémodables ever. 

 

Living for the city – Stevie Wonder

Stevie wonder, living for the city ! 

C’est marrant, tu m’as mis un de mes morceaux préférés. Je le chantais dans un groupe où je faisais plein de reprises de Motown, et je trouve que c’est cool parce que ça fait partie des morceaux où tu peux te rendre compte que la Soul peut aussi porter des messages de société. Je trouve que ça amène une autre dimension à cette musique. 

 

Malka on the beach – Malka Family

Je connais ce début, attends ! 

C’est pas malka family ? 

Si on est d’accord ! 

Trop bien, j’ai envie que ca soit mon hymne à chaque fois que je vais à la plage. 

 

Trouble – André Cymone

André Cymone, et ça s’appelle Trouble. 

C’est un des morceaux que je préfère jouer. Je trouve que c’est celui qu’on a le mieux repris avec Echoes of. Pour tout te dire on a déjà parlé avec André Cymone pour lui demander les paroles de ce morceau et lui-même ne s’en souvenait pas. Du coup, je les ai retranscrites et je pense qu’elles sont pas mal, ça donne un autre groove. C’est marrant parce qu’on avait même pensé à l’enregistrer celui-là, pour en faire une nouvelle version. 

 

What Have You Done For Me Lately – Janet Jackson

C’est un morceau que mes amis passent tout le temps en soirée.

C’est un band ou c’est une artiste féminine ?  

Est ce que si je dis Janet Jackson ? 

Trop bien, des fois tu te dis “Janet Jackson faisait cette musique là !? » C’était vraiment une époque de malade. Au départ je me suis demandé si c’était pas un groupe comme Mazarati, parce qu’il y a vraiment ce son de Minneapolis. 

 

Physical Attraction – Madonna

Ha oui bien sûr, c’est Madonna, je suis tellement fan de ce morceau ! Tu le savais pas ? 

Cet album c’est un de mes albums préférés. Je trouve que c’est pas devenu une mega pop star par hasard, elle a commencé avec deux albums déments et celui-ci en particulier qui était un album de Funk dans la pure tradition. 

 

She’s Got That Vibe – R Kelly

C’est de la New Jack ça, 

C’est pas un truc comme les Backstreet Boys ? 

Non j’ai pas… C’est qui ? 

R Kelly ? A l’époque il était vraiment dans la mouvance New Jack, black, c’est trop marrant. Mais j’ai pas reconnu sa voix. 

 

Darlin – Delegation

Evidemment que je connais ce morceau ! Ca m’a donné envie de t’emmener à des soirées Funk, viens on va danser ! Trop stylé ce morceau j’adore, mais ça fait partie des titres dont j’arrive pas à me souvenir du nom. 

 

D-O-G Me Out – Guy

C’est Prince ça non ? Ha non merde j’ai parlé trop vite. Prince a pas produit ce morceau ? Non ? Aucun Rapport ? Pourtant même la voix ressemble à Prince, ils ont tout pompé c’est pas possible ! 

 

Gave Your Love Away – Majid Jordan

Mais oui c’est les mecs de Toronto ! Tu vois typiquement c’est ca qui est important pour moi, c’est de trouver des artistes comme ca qui arrivent à me faire kiffer ce qui se passe en ce moment. J’adore le mix de ce morceau, le côté 80’s, sa façon de chanter. Mais globalement je trouve que tout le label OVO a vraiment un son à lui. 

 

Cloud 9 – Jamiroquai

Ok c’est Jamiroquai ! 

J’ai pas écouté tout le dernier album mais surtout les singles. Je trouve quand même qu’il est meilleur que le précédent. Moi ce que j’aime chez lui c’est tout l’aspect british qui me correspond assez. 

 

Sah – Al Massrieen 

Je connais évidemment le morceau, je vais essayer de voir si je peux trouver le titre ou le nom. 

Ha oui d’accord ! T’es vraiment allée chercher mes trucs haha ! 

En fait c’est un mec que je connais, un allemand, qui s’appelle Habibi Funk qui m’a fait découvrir cet artiste. Et en plus t’es vraiment rentrée dans mon esprit c’est très étrange, parce que Habibi Funk est venu me rencontrer à Casablanca en 2016 quand je travaillais sur Casablanca Jungle, et il m’avait laissé sur un disque dur, des morceaux qu’il n’avait pas encore sortis dans ses compils, dont celui-ci. 

En fait c’est cool, ça c’est les bons effets de la globalisation. Où t’écoutes un vieux morceau funk des années 80 de types qui faisaient de la musique à leur sauce, dans leur langue. 

 

L’oriental – Enrico Macias

Wouaa c’est Enrico ?! Tu m’as pris par les sentiments là ! 

Enrico ça évoque chez moi des émotions primaires de méditerranéens. C’est un artiste exceptionnel à mon sens, il fait partie des rares artistes où je ne suis pas en train d’intellectualiser ce que j’écoute. Ça parle juste à mon coeur. En plus j’ai des traditions avec Enrico Macias, par exemple à chaque fois que je fais une soirée, et tu peux demander à tous mes amis, quand les gens se cassent je mets ça à fond et je passe la serpillère, je chante. Je connais toutes les paroles par coeur. 

 

Pop Life – Prince

Ha bah oui, Pop life, pour moi c’est un des meilleurs titres de Prince. Je pense que ça lui a fait peur ce morceau, dans le sens où il a senti qu’il allait rentrer dans un truc hyper pop, avec une forme d’évidence. En racontant quelque chose d’assez cynique presque second degré. Mais tu sens qu’il n’a pas été pensé pour devenir un single, comme s’il avait peur que ce titre le représente trop.

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Retrouvez la Playlist sur Spotify

Et c’est ainsi que s’achève cette rencontre. Un grand merci à Malca qui ne cesse de nous régaler avec ses morceaux. En manque d’un petit dessert ? Je suis assez d’accord ! RDV à la rentrée pour découvrir la suite de cette interview.

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